Au Salvador, taureau sauvage de la pampa et chaudron du diable

Le L.A. Firpo d’Usulután, El Salvador, raconte bien plus qu’une histoire de foot : il raconte l’histoire de son pays. Kike, ancien meneur de la barra brava du club, fait les présentations.

Le Furia Pampera d'Usulután, El Salvador

Le Furia Pampera du L.A. Firpo, Usulután, El Salvador

Jour de fête à Usulután, ce dimanche d’avril 2014 : le Firpo reçoit l’Alianza San Salvador pour le Clásico Joven. Soit l’un des matchs les plus importants du pays après le Clásico Nacional entre le FAS de Santa Ana et le CD Águila de San Miguel. Car si le Clásico Nacional figure l’opposition entre Est et Ouest du pays, le  Clásico Joven est lui la rencontre de la capitale et de la province, sorte de PSG-OM sauce salvadorienne. Les pupusas se vendent d’ailleurs comme des petits pains – garnis de fromage, viande de porc et haricots – dans le quartier de la Parroquia, le stade Sergio Torres peine à émerger des fumées des braseros et des pétards. Moyennant trois dollars US (la monnaie officielle d’El Salvador depuis 2001), un ticket ouvre les portes de la caldera del diablo, le chaudron du diable, avec ses murs en pierre et ses trois tribunes pour moins de dix mille places. À l’intérieur, Kike mène les chants de la Furia Pampera, entre vendeuse de bière en sachets plastiques et policiers équipés d’armes automatiques.

Du taureau sauvage de la pampa aux accords de paix de Chapultepec

Quatre ans plus tard, Kike a passé les rênes de la barra brava, son groupe ultra. Le graphiste et tatoueur de 40 ans, « dont 25 dans la Furia Pampera », ne peut plus se déplacer autant qu’il le souhaite. Alors il assiste de sa place de « vétéran » aux difficultés du club. Car si, en 2014, le L.A. Firpo restait sur un dixième titre national glané l’année précédente, il sera aussi relégué en fin de saison. S’en suivront trois ans de purgatoire, une place dans l’élite récupérée grâce au rachat de la licence de la Juventud Independiente, puis un « président (Carlos Méndez Flores, ndlr) parti avec l’argent des sponsors, qui a laissé le club quasi mort, criblé de dettes », selon l’ancien. En bref, rien ne s’est passé comme espéré pour Kike et ses Pamperos, qui n’ont cessé de prendre des coups, et de s’en relever, au cours de leur histoire.

Peut-il en aller autrement pour un club au nom de boxeur ? En l’occurence celui de l’Argentin Luis Ángel Firpo, suite à la victoire du « taureau sauvage de la pampa » face Jack Demspey, le 14 septembre 1923 au Polo Grounds de New-York, au moment de la fondation du club d’Usulután. Peut-il en aller autrement pour un club qui a mis ses pas dans les traces de son pays, partageant ses rêves et ses désillusions ? 16 janvier 1992 : les accord des paix de Chapultepec mettent un terme à treize ans de guerre civile et offrent la promesse d’un avenir radieux au petit pays. Dans le même temps, les Toros du Firpo sont à leur apogée. Ils viennent de faire tomber la Juventus Turin dans un match amical de prestige au Memorial de Los Angeles et sont en route pour un troisième titre domestique de rang, performance jamais égalée depuis. Sauf que, pour le pays comme pour le club, la suite ne coulera pas d’une source cristalline. Après le départ du président Sergio Torres en 2000 (qui a depuis donné son nom au stade), le club ne gagnera qu’un titre ici où là, sans réussir à s’installer durablement au sommet. Quant à El Salvador, il reste un pays où « le taux de criminalité est l’un des plus élevés du monde », comme le rappelle tristement Kike.

En rouge et vert...

En rouge et vert…

Embuscade sur la Panaméricaine et survie en jeu

De fait, la violence est un réel enjeu dans le monde des tribunes, a fortiori lorsqu’elles sont occupées par des barras d’Amérique centrale. Pour Kike, la dernière embrouille sérieuse date de fin 2017 : « il y a cinq mois environ, on a croisé la barra de FAS et il y a eu un affrontement en pleine Panaméricaine » situe le Firpense. « Ils étaient environ 200, notre bus a été détruit dans l’embuscade, il y a eu de nombreux blessés, un de nos membres est passé près de la mort…. » Un cas d’école, mais qui a aussi sonné un nouveau départ : « après cela, il y a eu des discussions entre les leaders des différentes barras et la police pour essayer de ne plus avoir de violences entre les groupes. Entre dirigeants, on se tient au courant pour éviter de se croiser ou pour calmer les tensions. On est sur un bon chemin. Le but est d’avoir plus de monde au stade, au final. » C’est que, dans un pays où son économie est compliquée, le football ne peut pas se permettre de se rajouter un handicap. Au contraire : il doit tendre vers l’union sacrée.

Aujourd’hui à Usulután, si un compte bancaire a été ouvert pour recevoir les dons des supporters expatriés, une partie importante des revenus vient des recettes billetterie – c’est pour cela que le prix augmente lors d’un Clásico, d’habitude on accède au Sergio Torres pour un petit dollar. En cause, l’absence de sponsors. Et conséquence de ce trou, une idée de la nouvelle direction : déménager le club à San Salvador, la capitale, pour gagner en visibilité. Un voyage de 200 kilomètres pas franchement au goût des fidèles. Début 2018, les diverses factions de la Furia Pampera (Prisioneros de la Caldera, Los Hurdes, Furia Pampera de San Salvador, de Zacatecoluca…),  se sont réunies pour donner plus de poids à leur voix, qu’il ont fait entendre au mois d’avril en repoussant fermement l’idée d’un parachutage et appelant toutes les forces du club à lutter pour sa survie. « Nous sommes 1500 environ et nous devons tous aller au stade » complète Kike. « Nous devons aussi faire en sorte que les familles viennent au stade en le sécurisant. Nous devons faire ce travail. » Une tâche de longue haleine : en avril 2014, déjà, Kike confiait ce désir de paix à la mi-temps, avant de devoir faire le tampon entre police et supporters, au coup de sifflet final, au milieu des coups de cross, des gaz lacrymogènes et des insultes. La situation a-t-elle progressé depuis ? Réponse ce dimanche 29 avril 2018 : jour de fête à Usulután, le Firpo reçoit l’Alianza San Salvador pour le Clásico Joven.

Kike reçoit chez lui

Kike reçoit chez lui

Texte Eric Carpentier, images @ Kike Toro