Cécile en Amérique ou la vélorution permanente

Partie au gré du vent, Cécile a traversé un bout d’Amérique centrale seule sur son vélo, roulé de projet en projet et fait le plein de confiance. Sans jamais perdre les pédales.

Deux chevaux et un vélo

Deux-chevaux et un vélo

« Après coup, je me suis dit que c’était con. Sur le moment tout s’est bien passé, j’étais contente de sauver mon passeport et mes photos, mais ça aurait pu mal tourner. Donc, finalement, est-ce que ça valait le coup ? Probablement pas. Mais bon, tu ne contrôles plus vraiment tes réactions dans ce genre de situation. » Quatre ans plus tard, assise au pied de son vélo attaché place Stalingrad à Paris, Cécile n’a rien oublié de cette fin de journée d’avril sur les bords du lac Xiloá, niché dans le cratère du volcan Apoyeque, Nicaragua. Elle n’a oublié ni la pointe du couteau sur son cou, ni les battements de cœur affolés de son jeune agresseur pas loin d’être aussi paniqué qu’elle, ni le plat de la machette frappant ses jambes. « Ça m’a permis de prendre conscience de certaines choses. Encore maintenant, je suis un peu perturbée quand je vois une rue déserte. Bon, ça va quand même mieux, mais ça m’a suivie longtemps, ouais. » Ce jour-là, Cécile pensait pourtant avoir droit à un peu de répit, son vélo rouge chargé dans une 2 CV de passage. Las, pour elle comme pour ses deux compagnons d’infortune, ce sera aussi l’occasion de leur première, et dernière, agression en Amérique centrale.

« J’ai une gueule à voyager en vélo ? »

À l’origine, Cécile n’avait pas franchement prévu de parcourir la région seule et à vélo. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle voulait voyager : « je n’ai pas pu le faire pendant mes études, puis j’ai eu un stage, qui s’est transformé en CDD, qui allait faire un CDI. Là, j’ai dit « j’arrête, je pars ! » Parce qu’après, je savais que ce serait plus compliqué. » Rendez-vous est pris au Mexique avec une amie : « on est parties en road trip sans trop savoir quoi faire, vers où aller. Au début c’était super ! Mais tu te retrouves vite en auberge, avec des personnes qui voyagent sur deux, trois semaines, qui font la fête, se mettent des races… C’est une boucle qui se répète et qui n’est pas toujours très intéressante. » Pour Cécile et sa pote, l’alternative s’appellera Maya Pedal, une association guatémaltèque qui transforme de vieux vélos en machines-outils. Deux mois passent, avant que l’appel de la route revienne en force.

Oui, mais par quel moyen ? « Ma pote me dit : « viens, on voyage en vélo ! » Je me souviendrai toujours, je lui ai répondu : « j’ai une gueule à voyager en vélo ? » (rires) ». Sauf que l’idée est instillée. Un puis deux voyageurs passent, une proposition est faite, finalement avortée : « Alvaro, qui est devenu mon pote depuis, était en train de voyager entre Alaska et Patagonie en vélo, enchaîne Cécile. Il m’a vue touchée par cette occasion manquée, il m’a dit : « tu sais faire un vélo ? Oui ? Un bon vélo ? Non ? Bah tu vas apprendre. » Il m’a filé un super cadre et c’était parti. Une roue, deux roues, des pédales… » Trois semaines plus tard, la monture est prête. Mais quand Alvaro propose de l’accompagner du Guatemala au Costa Rica, Cécile refuse tout net : « cette fois, je pars seule ».

Deux ballons et un vélo

Deux ballons et un vélo

Éloge de la lenteur et désir de construction

La suite louvoie entre une base navale au Salvador, l’extinction de feux de forêt avec des pompiers honduriens, un mauvais moment au Nicaragua ou une grosse suée au Costa Rica : « comme j’ai galéré après vous avoir quitté au Costa ! Je me suis tapé une côte, mais une côte ! Je n’avais que cinq vitesses, alors je me suis retrouvée à marcher un dénivelé de 1000 mètres en poussant mon vélo de 25 kilos. Elle m’a tuée ! » Et encore après ? Une ferme de permaculture au Costa Rica, l’envoi du vélo en France et l’Amérique du Sud sac au dos, un projet de reforestation dans une communauté indigène en Équateur, un terminus du côté de la Bolivie. Le tout en un an et demi : « ouais, je suis lente ! (rires) »

C’est que l’accumulation des kilomètres était loin d’être la priorité de Cécile. Ce qu’elle voulait, c’était « expérimenter une façon de voyager. Parce que c’est ça qu’on ne sait pas : ce qu’on veut vivre et ce qu’on veut apporter. » Et pour la cycliste, la réponses est évidente : elle veut aider au développement de projets, avec et pour les autres. En Amérique latine mais aussi en France, où cette optique lui procure une vraie envie de retour. Pour capitaliser sur l’énergie accumulée : « l’avantage du voyage, c’est que ça t’ouvre l’horizon des possibles. Tu sais que tu peux tout faire, tu ne penses pas que tu n’auras qu’un seul métier dans ta vie. » Alors elle bosse, curieuse et sans limite : les confitures Rebelle, issues de fruits invendus ; les Cyclofficine et leurs réparations à prix libre ; l’asso Codev, qui apprend la programmation aux enfants ; l’entreprise individuelle de développement de sites web pour associations, le bon plan de guide en vélo pour touristes américains, le passage derrière les caisses de Décathlon, jusqu’à l’accompagnement de demandeurs d’emploi en création d’entreprise, aujourd’hui : « tout ce que j’ai fait et appris dans ma vie, dans mes voyages, je le fais pour les autres, chez moi. C’est parfait ! » Sans oublier d’y glisser, toujours une touche de Vélorution, qu’elle soit intime ou collective.

« C’est vraiment moi ? »

De son trip, Cécile a gardé : des bons et des mauvais souvenirs, la curiosité, la confiance en soi. Et l’amour du vélo, évidemment : « ah oui, il est hyper présent dans ma vie ! Déjà, j’habite Aubervilliers donc sans vélo, c’est mort. J’ai ma petite collection de cinq vélos, je n’ai pas encore trouvé mieux comme moyen de transport. Tu mets une tente sur le porte-bagages et t’es partie ! À Paris, je ne fais jamais la gueule sur mon vélo, je suis toujours super contente. C’est la liberté, quoi ! » Et si elle n’a pas forcément envie de repartir au long cours (« sept heure sur un vélo, c’est long. Tu ne parles à personne, tu es dans l’introspection… Ça correspond mieux à d’autres. »), il lui arrive de repenser à ces kilomètres en Amérique centrale, seule sur sa bici rouge. Et finalement, il semblerait que les ladrones du Nicaragua soient loin, très loin : « tu réfléchis a posteriori et tu te dis : « putain, je l’ai fait quoi ! C’est vraiment moi ? » »

Une Cécile et son vélo

Une Cécile et son vélo

Texte et photos Eric Carpentier