Comisaría 33, Mazatenango, Suchitepequez, Guatemala

Au Guatemala, si on combat le crime le jour, on joue au foot le soir venu. Bienvenue au Comisaría 33 de Mazatenango, district du Suchitepéquez, Guatemala.

Tetris de pick-up

Tetris de pick-up

(extrait du livre Un voyage en Ballon, à paraître au printemps)

Fin de journée, lundi 7 avril 2014

« La lumière est faible dans le poste. Un homme en chemise noire apparaît derrière le comptoir en formica. Les garçons lui exposent sommairement notre situation, dans la mesure de leurs timides progrès en espagnol : nous voyageons en jouant au foot, mais pour ce soir nous cherchons avant tout un lieu sûr où dresser la tente. L’homme disparaît sans un mot, une autre chemise noire, rehaussée d’épaulettes et d’écussons dorés, arrive : « vous tombez au meilleur moment, c’est l’heure du match quotidien pour mes hommes. Voulez-vous jouer ? Ensuite nous aviserons pour votre nuit. » Est-ce l’effet des sourires radieux d’Eric et Pierre ? Le commandant de la garnison semblent hésiter un instant puis ajoute : « attendez une minute, je vais enfiler ma tenue. »

Deux heures plus tard, ce sont deux garçons épuisés mais propres, courbaturés mais repus – ils ont été autorisés à utiliser le jet d’eau et le feu de la caserne – qui se font chasser par les moustiques devant leur tente, dont les tendeurs sont accrochés aux poteaux d’un but, celui qu’ils ont défendu avec leurs coéquipiers du Comisaría 33. Derrière nous, des dizaines de 4×4 – peinture noire, bleue ou blanche, écusson jaune, gyrophares bicolores – sont empilés dans une casse improvisée. Eric et Pierre partagent leurs impressions d’une journée compte double, le réveil à Tapachula leur paraît tellement loin. Frontière, ballons, mécanique, maillots, foot et bivouac : l’essence même du projet se retrouve condensée dans ce 53e jour de voyage. Et moi, fourbue, poussiéreuse, de reprendre à part leur expression favorite : oui, là, on entre vraiment dans le voyage.

« Recuerdo de la Tierra del Venado, departamento de Suchitepéquez, Guatemala » : les mots bienveillants seront de Jorge, le commandant. Mais en quittant le poste au petit matin, le nombre impressionnant de pick-up prêts à partir, chargés de policiers cagoulés et armés, nous rappellera aussi que « la terre du cerf », au sud ouest du pays, est un endroit dangereux, gangréné par le trafic et la corruption. Effleurer cette réalité nous donnera le cafard. Ce sera la dernière image que nous laissera Mazatenango, capitale fatiguée du Suchitepéquez. »

0. Suchitepequez 2

Texte et photos Eric Carpentier