Jesus : « je rêve juste ce qu’il faut »

Quand la direction de la voiture lâche juste après avoir quitté le periférico de Mexico, difficile de ne pas y voir une intervention céleste. Alors quand, le lendemain, un mécano dénommé Jesus, aka Chuy, débarque, on prend le temps d’écouter ce qu’il a à dire. Sur le métier et sur bien d’autres choses.

(rires)

(rires)

« Mec, viens au plus vite à Alvaro Obregon y Jalapa, hotel C.Roma. En venant de Monterrey c’est sur ta droite, trottoir de droite. On va à l’atelier de Chuy. Si on n’est plus là, prend le metrobus sur Insurgentes, direction Sur, prendre le metrobus marqué sur le front « San Angel » (1/2 environ) s’arrêter à Perisur et appeler Chuy au 55388… Il veut aussi nous emmener à l’entraînement de son fiston et nous faire visiter le stade olympique (je sais que t’as pas de tél, demande à qqn) » Ce message, c’est le début d’une rencontre avec un mécanicien bien particulier : Jesus, pas moins. Un homme qui commence par parler de mécanique pour terminer sur la vie et ses rêves, sans jamais oublier de rire.

Comment ça va, Chuy ? Toujours les mains dans le cambouis ?
Je vais très bien ! Toujours à l’atelier, j’ai beaucoup de travail, on me rapporte toujours plus de voitures. Des Mustangs, des Mustangs et encore des Mustangs ! (rires)

Tu ne fais que des voitures américaines ?
En ce moment je rénove aussi une Austin Mini et une camionnette Ford de 1945, des projets personnels. Du coup je suis en relation avec l’Uruguay, parce qu’il y a beaucoup de voitures européennes des années 30-40 là-bas et les pièces ne sont pas chères, je vais y aller à la fin de l’année. L’an passé, j’ai importé des Minis classiques d’Angleterre. Un client les a chargé à Southampton et me les a envoyé ici, à Veracruz, puis je les ai revendues.

Aucune française ? Pas de nouvelles 2 CV à l’atelier ?
Non, parce qu’il y a très peu de Citroën au Mexique donc pas beaucoup d’opportunités de travailler dessus. Mais je sais que quelques personnes ont importé des 2 CV à Mexico, récemment. J’en ai vu deux, d’ailleurs ici, juste derrière le stade Azteca, un atelier de peinture a travaillé sur l’une d’elles. Sinon j’ai acheté une Peugeot ! Bon, c’est un modèle récent, un Partner. Après votre visite, je me suis dit « en fait les voitures françaises ne sont pas si mal ! » (rires)

Une légende et une Mustang

Une légende et une Mustang

En 2014, comment as-tu su qu’il y avait à Mexico une deux-chevaux dont la direction avait lâché, et deux Français incapables de la réparer seuls ?
Mon frère est producteur. Il travaille depuis plus de 20 ans avec une amie dont le mari est un dirigeant d’Univision. Et donc, quand ils vous ont interviewés aux Etats-Unis…

Mais on n’a pas vu la presse aux Etats-Unis ?!
Ah bon ? Ça alors ! (rires) Ça fait quatre ans que je suis persuadé de ça ! Bon, je vais demander à mon frère. En tout cas, c’est par Univision que la connexion s’est faite. Mon frère m’a dit que vous veniez du Canada, que vous alliez au Brésil, mais que vous aviez un problème ici, à Mexico. Et il m’a demandé si je pouvais aider. Moi, sans réfléchir, j’ai dit oui. Mais personne ne m’avait dit quelle voiture vous aviez ! (rires)

Du coup, bonne ou mauvaise surprise pour toi ?
Quand je suis arrivé à l’intersection Insurgentes et Monterrey, où on m’avait dit qu’elle été garée, je n’ai vu personne. Mais j’ai tout de suite remarqué la voiture ! Indépendamment du fait qu’elle soit maquillée en ballon, j’ai reconnu la 2 CV, c’était forcément elle. Après, j’ai vite compris que si le pignon de direction avait cassé, c’est parce que le châssis était plié. Sur le coup, j’ai pensé : un, que vous aviez de la chance que ce ne soit pas arrivé sur la voie rapide ; deux, qu’on ne trouverait pas de pièces ici.

De là, on a été faire les réparations à ton atelier…
Tu te souviens que, comme il n’y avait plus de direction, on poussait avec les mains directement sur les roues avant pour les mettre dans le bon angle ? Tu avais remarqué les têtes ahuries des gens ? Ça a été un succès ! (rires) Quand on est arrivé à l’atelier, on a fait de la place pour la petite française au milieu de mes musculeuses américaines, elle détonnait ! (rires)

Ça t’a paru un challenge difficile, réparer la colonne de direction ?
Au début, je pensais que vous étiez vraiment à la bourre pour arriver au Brésil dans les temps, que c’était extrêmement urgent… Puis tu m’as demandé de participer pour apprendre, le soir vous jouiez au foot avec des amis, on a regardé le Clásico Chivas-America au coin de la rue… Quand j’ai vu ça, ça m’a tranquillisé ! (rires) Après, Miguel, mon associé, est parti avec la colonne pour la réparer, mais le collier qu’il a fait poser empêchait de la remettre dans le tube. Là, j’étais un peu nerveux parce qu’il ne m’avait pas consulté et j’avais peur qu’on vous porte préjudice au lieu de vous aider. Donc on a coupé à nouveau, ce qui nous a permis d’insérer un flecteur pour que la barre ne se casse pas encore une fois à cause de l’angle créé par le châssis plié…

Flecteur qui est toujours là !
Nooooon ! (rires) C’était temporaire, normalement ça devrait être en bas, propre, au niveau du pignon, pas en plein milieu ! Et les Français puristes vont râler de voir une 2 CV modifiée comme ça, avec une flecteur de Coccinelle mexicaine !

Depuis, elle a aussi eu une boite de vitesse modifiée au Chili, un démarreur réparé avec une pièce de 4L au Brésil, un miroir d’enfant en guise de rétroviseur… Elle n’est plus à ça près !
Et les barres de renfort entre le châssis et le tablier sont toujours là ? Le soudeur qu’on avait été voir me demande régulièrement de vos nouvelles, il était très content de vous avoir aidé.

La rencontre avec Jesus en images : Temps fort à Mexico

Toujours ! Et toi, pourquoi as-tu accepté de nous filer ce coup de main ?
Parce qu’on dit qu’il faut traiter les gens de la même manière que l’on aimerait qu’ils nous traitent et je crois que c’est plus qu’une banalité. Si tu veux recevoir un sourire de quelqu’un, commence par sourire. Bon, certains ne te le rendront pas, mais en général ça fonctionne ! (rires) Donc ma première volonté a été de vous aider. Après, c’est un miroir. Si j’agis comme ça, je sais que j’en recevrai autant en retour. Bien sûr, le compte n’est pas exact : tu vas donner d’une manière, recevoir d’une autre. Le tout est d’être attentif, alors tu vas t’en rendre compte.

Concrètement, que penses-tu avoir reçu en retour ?
Pour commencer, vous m’avez aidé à rêver. Vraiment ! (rires) J’ai toujours eu envie d’emmener mon fils en voyage avec ma Coccinelle de 1973, qui était celle de mon père. Mais je n’ai jamais vraiment osé. C’est paradoxal : je répare des vieilles voitures mais j’ai peur de les sortir, peur d’un problème dans la rue. En vous voyant, ça m’a apaisé. J’ai compris que les accidents faisaient partie du voyage et qu’il y aura toujours quelqu’un pour t’aider quand tu en as besoin, même si tu ne connais personne et que tu ne parles pas la langue. Ça m’a vraiment libéré et l’idée de partir n’est plus un rêve, c’est une vraie possibilité.

On t’as transmis le virus du départ ? Pas sûr que ce soit le meilleur des cadeaux !
(Rires) Pas seulement ! Quand vous êtes venus, ça m’a rapproché de la mère de l’ami de mon fils, avec qui vous aviez discuté en français. Du coup, plus tard, elle a pris de vos nouvelles et ça nous a connecté. Et elle m’a parlé du livre Un Curso de Milagros, « Un cours en miracles ». C’est un livre qui part de Dieu mais qui n’est pas religieux. Il t’explique que le miracle est surtout de changer notre manière de voir les choses, car le monde n’est que ce que nous en voyons. Ce livre t’oriente pour voir le monde extérieur avec allégresse et moi, il m’aide a appliquer cela. La vie est une chaîne dont chaque moment, chaque expérience est un maillon. Vous avez été un maillon et maintenant, ma chaîne de vie en est ici, plutôt heureuse.

Tu étudies toujours la lecture des rêves ?
Plus que jamais (rires) ! J’ai continué à travailler sur le thème des rêves après que vous m’ayez offert ce livre sur leur lecture, parce que ça me fait du bien. Je me suis mis à prendre des cours et il y en a un auquel je me suis inscrit, je ne le savais pas, mais ça te prépare au diplôme pour être professeur. Ce n’était pas mon intention, mais bon, quand j’aurais fini, je serai maestro. Je pourrai donner des cours ! (rires) Bon, ce n’est pas mon idée mais ça m’aide beaucoup comme personne, au quotidien.

Tu rêves beaucoup ?
(rires) Juste ce qu’il faut !

0. Chuy

Texte et photos Eric Carpentier