Les voyages à bicyclettes

Certains remontent les Champs-Elysées pour le sprint final du Tour de France, d’autres descendent la Panaméricaine, et même un peu plus que ça, avec leur petite reine. Ainsi Kevin et Brendan, croisés sur une route de Colombie un dimanche après-midi de 2014.

L’échappée en plein ravitaillement

Il fait chaud, très chaud ce dimanche de mai dans le sud de la Colombie. À une centaine de kilomètres de Pasto, la route 25 ondule dans la cordillère Occidentale, sommets andins à main gauche, prairies verdoyantes à main droite. Au milieu, Brendan et Kevin transpirent à grosses gouttes sur le serpent d’asphalte, en appuyant sur les pédales de leurs vélos. À ce moment précis, leur Irlande natale paraît loin, très loin, ce dimanche de mai dans le sud de la Colombie.

De la motocyclette à la bicyclette

Pourquoi ont-ils quitté l’île et Belfast, leur ville natale ? Pour Kevin, c’était pour « saisir l’opportunité d’une vie » ; pour Brendan, par peur de « regretter à soixante ans ». Le premier est parti seul, le 13 août 2012, au lendemain des Jeux Olympiques de Londres où il vivait alors, direction l’Australie en passant par l’Europe et l’Asie. Le second devait le rejoindre pour cinq semaines en Alaska un an plus tard, mais son employeur a refusé les congés demandés. Alors Brendan a choisi : dire non aux conditions posées par son travail, charger une tente et un sac de couchage sur son vélo et partir, longtemps. Faire le grand saut.

« L’Alaska a été un grand pas en avant. Je n’étais jamais parti aussi lourd, aussi loin, pour aussi longtemps » remet Brendan cinq ans plus tard, depuis Belfast où il est revenu. Pour Kevin, parti de chez lui, le passage à l’acte a été plus naturel : « j’ai commencé à faire du vélo quand j’ai déménagé à Londres vers 23 ans. J’ai commencé à faire des distances plus longues, à pédaler sur des journées entières, puis je me suis dit que si je recommençais chaque jour, alors je pourrais faire le tour du monde ». Reste une constante, la gestation : nourris des récits de voyages – ainsi le Voyage à motocyclette d’Ernesto Rafael Guevara, référence commune – les deux Irlandais n’ont eu qu’à écouter la « résonance intérieure » de ces textes pour comprendre et mettre en œuvre le cri du cœur d’Ella Maillart : il faut aller voir !

Et ils en ont vu, du pays. Le monde entier ou presque pour Kevin, du Canada à la Bolivie pour Brendan. Parfois à deux, parfois seuls, parfois en itinérants, parfois sédentaires, comme ces six semaines passées par Brendan à réparer des vélos au Mexique. L’important était de se confronter à la route et à sa précarité, aux émerveillements et aux doutes, jusqu’à ce que sonne l’heure du retour. « En m’approchant de la Patagonie. j’ai réalisé que je faisais la même chose tous les jours, alors que précisément tu pars en voyage pour éviter la routine, resitue Kevin. J’étais sur le côté de la route, mon vélo cassé, le vent soufflait à plus de 100 km/h… Là, je me suis dit « mais putain, qu’est-ce que je fais ? » » Le temps du retour est venu. Quelques semaines encore, Ushuaia et, enfin, les retrouvailles avec une fille rencontrée au Mexique, celles avec sa Grande-Bretagne, un travail, un mariage, et une vie qui reprend un cours plus classique.

Keep calm and travel around

Est-elle la même qu’avant ? Oui et non, pas exactement. Car s’il y a un trésor que les deux cyclistes ont rapporté, c’est la confiance. Brendan se considérait comme solitaire, ayant parfois du mal à aller au contact d’autrui : « mais quand tu es en vélo, seul en Alaska, ton seul moyen de survivre est de parler aux gens. Ça m’a habitué, je suis plus confiant parce que je suis sorti d’une situation inconfortable. Je sais que je peux le faire parce que je l’ai vécu : tu répares et tu vas de l’avant. J’ai eu des moments difficiles, je les ai surpassés, maintenant je pense qu’il n’y a pas grand chose que je ne puisse réaliser. » Kevin : « si les gens pensaient que j’étais relax avant, je le suis encore plus. Je m’inquiète moins pour les problèmes car je sais mieux comment va le monde. Quand je pense qu’une situation est difficile, je peux plus facilement me remettre en arrière, ça me permet de prendre du recul. Ça m’a ouvert des possibilités, je pense être plus rempli de vibrations positives. »

Reste aussi cette envie de mettre le corps en mouvement. Par des trips plus courts mais plus intenses, toujours à deux roues. 100 bornes aller, une nuit sur la plage et 100 bornes retour, par exemple. Ou un Londres-Paris en 24 heures, ou encore un tour d’Irlande en 48. Et si l’envie d’un second grand départ – ou d’un troisième pour Kevin qui s’est aussi enfilé un Londres-Sidney en 2015 – n’est jamais bien loin, ce ne sera qu’à la condition de ne pas ébranler l’équilibre d’une vie, de ne pas arracher les racines en partant loin. Comme ce dimanche de mai dans le sud de la Colombie où, si l’Irlande paraissait loin, très loin, elle réapparut soudain sous la forme d’un petit drapeau donné aux deux Français croisés là. Pour « qu’un petit bout d’Irlande participe à la Coupe du Monde », pendant que deux de ses enfants le parcouraient, ce monde.

Texte Eric Carpentier, photos @Brendan Barnes, vidéo @Kevin Downey

Brendan & Kevin sont à retrouver à la page 152 du livre Un (voyage en) Ballon