Panamá, canal, ponts et frontières

Au Panamá, si un canal relie océans Atlantique et Pacifique, une jungle coupe la Panaméricaine en deux. Symboles d’un pays à la trajectoire marquée par les intersections et les séparateurs.

Rock'n'roll au pays du tamborito

Rock’n’roll au pays du tamborito

Mi-temps à Panamá. Pour la première fois depuis Montréal, la route du ballon s’interrompt. La raison ? Le bouchon de Darién, zone de jungle infranchissable entre le Panamá et la Colombie, entre l’Amérique centrale et sa voisine du Sud. C’est la seule interruption sur les 40 000 kilomètres que compte la Panaméricaine, d’Alaska à Ushuaïa. Le transfert doit se faire par bateau – mais sans passer par le canal de Panamá. L’attente de l’embarquement laisse alors le temps d’observer les multiples facettes d’un petit pays à la résonance majeure dans le concert du monde. Notre guide, Haydée, de l’ambassade de France. Mais aussi volontaire au sein de l’association YMCA, initiatrice du Camino del Arte ou future attachée culturelle à l’ambassade du Panamá dans un autre pays de canal, l’Egypte. Conséquence, la Panaméo-Tunisienne, fille de la génération Noriega, offre un regard naturellement ouvert aux influences.

Ferdinand de Lesseps, Manuel Noriega et George H. W. Bush sont sur un canal

« Mes parents ont dû partir au Costa Rica à l’époque de la dictature du général Noriega, situe Haydée depuis Le Caire où elle vit désormais. Je suis née l’année de l’invasion américaine (opération Just Cause lancée en décembre 1989, sous la présidence Bush père, ndlr). Quand mes parents sont rentrés au Panamá par la route, ils voyaient sur le chemin des militaires, des tanks, des explosions… Moi, j’étais cachée dans la voiture pour éviter une balle perdue. C’était la guerre ! » C’est, aussi, la marque d’un des paradoxes traversant le Panamá : Noriega, d’abord soutenu par la CIA, est renversé par son ancien protecteur au motif d’agressions envers les citoyens américains et de trafic international de drogue. À moins que ce ne soit qu’un prétexte : « les Américains voulaient récupérer le contrôle du canal en utilisant l’excuse habituelle de restaurer la démocratie, analyse Haydée. Alors qu’ils veulent seulement s’introduire dans un pays pour s’approprier ses biens et ses richesses. »

De fait, les Etats-Unis sont alors les souverains bousculés de la zone du canal de Panamá, 1 432 km2 autour de la percée initiée par la France en 1882 pour éviter un détour de milliers de milles via le cap Horn. Mais Ferdinand de Lesseps aura moins de succès au Panamá qu’à l’isthme de Suez et ce sont les Américains qui achèveront l’oeuvre en 1914, pour en garder la souveraineté jusqu’à la rétrocession de 1999 prévue par traité. D’où un sentiment mêlé « d’amour et de haine » du petit pays envers le géant omniprésent, entre fierté et croissance économique d’un côté, exploitation et interventionnisme de l’autre : « on se sent identifiés, on est fiers du canal, admet Haydée. Mais en même temps on a ce sentiment amer de constater qu’il y a beaucoup d’argent qui bouge, sans le voir dans l’éducation ou dans le système de santé publique… » La faute à la corruption et aux influences ultra-libérales, au pays du cabinet Mossack Fonseca et des Panama Papers : « tout le monde a ses petits copains partout, donc ils font ce qu’il veulent et personne ne dit rien. Mais si les gens continuent à voter pour les mêmes rats, ils resteront là et continueront à tout manger ! »

Haydée, à gauche

Haydée, à gauche

Le chemin de l’art

Dans une Amérique centrale luxuriante mais cernée par les luttes d’influences liées à la guerre froide dans les années 70-90, souvent plongée dans l’incertitude depuis, le canal ne permet pas assez au Panamá de tirer son épingle du jeu. Et ce malgré plus de 200 millions de tonnes y transitant chaque année, pour un chiffre d’affaires direct supérieur au milliard de dollars. Mais, nuance Haydée, si le Panamá ne parvient pas à devenir « le Singapour de l’Amérique latine » qu’il pourrait être, l’eau n’est pas forcément plus limpide chez un cousin : « l’Egypte comme le Panamá s’appuient beaucoup sur leurs canaux pour promouvoir le pays, montrer qu’ils progressent. Mais au quotidien, la pauvreté est plus marquante ici, en Egypte. Au Panamá, il y a au moins un salaire minimum. Seulement, les buildings côtoient les quartiers à l’abandon. Au Casco Viejo par exemple, tu peux changer de monde d’une habitation à une autre. »

Voilà ce qui pousse Haydée à sortir de l’ambassade de France pour aller travailler avec des enfants de Curundú ou des zones rurales. Parce que « pour traiter le problème à la racine, il faut travailler avec les enfants. Et puis fréquenter des personnes d’âges différents, jeunes ou vieux, est toujours enrichissant. » Alors, avec YMCA Panamá ou à travers son projet Camino del Arte, l’attachée culturelle s’applique à briser les frontières et à dresser des ponts entre arts, cultures et problématiques sociales. « Avec Camino del Arte, on allait dans des zones difficiles d’accès, on ramenait des artistes, des peintres, danseurs, profs de yoga, de théâtre… Un jour on faisait des spectacles, l’autre jour les locaux nous faisaient découvrir des endroits secrets, des cascades, des chemins de jungle… Des choses que seuls les locaux peuvent connaître. » Avec toujours cette idée maîtresse : ouvrir les esprits pour mieux dessiner les contours d’une identité.

Devenir un pont des Amériques

L’identité, une question centrale dans un Panamá battu par les influences du monde entier, en particuliers nord-américaines. Alors, plutôt latino ou gringo ? « Les deux faces de la monnaie, moitié-moitié, propose Haydée à propos d’un pays qui utlise indifférement le balboa ou le dollar américain. En fait, il y a même trois faces : latino, gringo et aussi les groupes aborigènes. Souvent, les gens veulent faire partie d’un groupe alors qu’on est au croisement des trois. Par exemple, quand on parle des peuples aborigènes, on va avoir tendance à dire « eux ». Alors qu’on vient de là aussi ! » Une quête d’identité qui porte un nom : crisol de razas, le melting-pot. Un long chemin parcouru à pas de fourmi : « des groupes commencent à promouvoir les croisements entre identités. Il faut comprendre qu’on est tout ça à la fois et il faut en être fier. On est crisol de razas ! » Ce qui, pour un pays qui a vu s’opérer la jonction entre Orient et Occident, semblerait plutôt naturel. Le canal de Panamá ne s’ouvre-t-il pas sur le Puente de las Américas, le Pont des Amériques ?

"Panamá centre du monde, pont de l'univers", rien que ça

« Panamá centre du monde, pont de l’univers », rien que ça

Texte et photos Eric Carpentier