Pendant ce temps en Inde… les chroniques

Du 11 juin au 20 août 2012, des chroniques hebdomadaires de la vie quotidienne à Bijapur et Dantewada sont publiées dans La Voix du Nord. Retrouvez l’ensemble des chroniques ci-dessous !

Textes & photos Eric Carpentier.

11 juin 2012SONY DSC

 Jeudi 2 février, Matour, -15 °C ; jeudi 7 juin, Bijapur, +45 °C. A Matour, il restait 525 kilomètres pour atteindre Marseille, mon ballon et moi. Le 29 avril, un catapultage de 9 400 kilomètres fait d’avions et rickshaws nous envoie à Bijapur. Et depuis 65 jours, notre zone de vie se concentre sur quelques mètres carrés, un « terrain de football », et les trésors incommensurables que recèlent 46 jeunes indiens, malheureusement orphelins. Voilà pour les chiffres.

Puis il y a tout le reste. Le but est de structurer la pratique quotidienne du football de ces enfants. Parce que le sport est bon pour la santé. Parce qu’il permet de s’exprimer. Parce qu’il crée des liens. Parce que tout le monde, ou presque, connaît le plaisir d’une franche poignée de main après une bonne partie, qu’elle soit de football ou de pétanque. Parce que, enfin, donner la possibilité à ces enfants de jouer avec un bon ballon, dans de vrais maillots, et avec des filets dans les buts, est une chose simple, concrète, efficace, pour leur donner sourire et fierté.

18 juin 2012

SONY DSCC’est où Bijapur ? Que s’y passe-t-il ? Pourquoi le football ?

Bijapur, c’est situé au sud du Chhattisgarh, lui-même au centre-est de l’Inde. Cet état tribal est constitué de 42 ethnies, est le plus boisé et l’un des plus riches en minerais du pays, et est exploité en tant que tel. C’est aussi un état isolé, bénéficiant de peu d’infrastructures, à la population déshéritée. Ce qui forme un terreau propice à l’enracinement du naxalisme, version indienne du maoïsme admise comme la « plus grande menace pour la sécurité intérieure du pays » par le premier ministre Manmohan Singh. En 2010, les affrontements avec les forces de l’ordre y ont fait 1180 morts. Et de trop nombreux orphelins.

Le foot est pour eux un moyen d’évacuer des traumatismes proches. Il permet d’exprimer une rage contenue par une éducation irréprochable. Il a cet avantage d’impliquer tous les joueurs, de pouvoir être pratiqué facilement, avec de nombreux équipiers potentiels. C’est suite à une invitation locale que s’est développé le projet, permettant la plus juste adéquation des moyens aux besoins de ces enfants. Pour « les guider jusqu’à ce qu’ils puissent », suivant la mission de Tomorrow’s Foundation.

25 juin 2012

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De Babel à Bijapur, une question : comment communiquer sans langue commune, comment créer des liens lorsque l’on ne se comprend pas ? Sur le terrain de Bijapur, le coach et ses 20 mots d’hindi dans la poche sont peu de choses face à 46 enfants. Et encore ! L’hindi a été enseigné aux garçons depuis leur arrivée – avant, il y avait quasiment autant dialectes que d’enfants.

Les attitudes deviennent alors primordiales. Des comportements, des regards, des sourires. Et des gestes concrets pour traduire l’échange : incitation à parler, à s’appeler ; accolade collective de l’équipe marquant un but, applaudissements de tous ; serrage de pinces à la fin des matchs. A travers cela, un message simple : parlez-vous, exprimez-vous, développez-vous !

Il est intéressant, voire rassurant, de constater le naturel fair-play dont font preuve les boys, couplé à une combativité de tous les instants. Jouer juste et juste jouer. Je suis à cet égard obligé de les remercier : ils m’apprennent tous les jours. Oui, indéniablement, peu important Babel, à Bijapur le courant passe.

2 juillet 2012

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Des filles jouant au foot, l’image n’est plus surprenante en France, avec les exploits de l’équipe de France Olympique Lyonnais féminines, ou aux États-Unis, où les joueuses, de soccer sont plus nombreuses que les joueurs. Dans l’Inde multiple en revanche, la vision relève plus de l’esprit que de la réalité.

Sauf à Dantewada. Là-bas, à 6h puis à 17h, tous les jours, 81 petites nanas partent courir après un ballon – et le font bien! Elles jouent avec entrain et d’autant plus de mérite que les conditions sont… incertaines: 3 ballons pour 80, pas beaucoup plus de paires de chaussures, et des zones de jeu bosselées et pas franchement géométrique à la lisière de la jungle.

Le problème de l’équipement a pu être résolu grâce à la solidarité exprimée depuis la France. Au plaisir du jeu se joint désormais cette petite fierté de se préparer, de gérer maillots et ballons, et de progresser chaque jour par quelques exercices.

Il y a quelques mois, elles ont gagné un tournoi de l’ambassade de France à Delhi. Fin juillet, Komal partira 15 jours en France avec Santosh de Bijapur, après Puja l’année dernière.Reçus par l’association Sport dans la Ville, le foot sera un formidable vecteur d’ouverture et d’échange. Parce qu’on peut toujours mettre un peu plus dans un simple ballon.

9 juillet 2012

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 Le dimanche ! Ici aussi c’est un jour particulier. Pas tant pour le Seigneur, il faudrait prendre la semaine entière (l’hindouisme compte jusqu’à 30 millions de divinités). Mais parce que c’est le seul jour où les enfants n’ont ni école, ni devoirs. Du coup, nous avons décidé que pour le foot aussi ce serait un jour spécial, et lancé les Sunday Big Games.

L’idée est simple : le dimanche est consacré au jeu, et constitue un aboutissement du travail quotidien. La réalisation l’est tout autant : au lieu de 2 entraînements pour tous, les plus jeunes font un grand match le matin, les plus âgés l’après-midi.

A cette occasion le matériel envoyé depuis la France prend tout son sens. Petits et grands arborent avec fierté les couleurs de La Concorde de Bucy, de L’Etoile Sportive Corbeny Saint Erme, ou de l’Olympique Cabriès Calas. Les maillots sont cérémonieusement distribués la veille, et respectueusement lavés et pliés dans la semaine. Et si la vingtaine de spectateurs hebdomadaire ne s’affiche pas encore en vert ou jaune, cela n’est qu’une question de temps…

16 juillet 2012

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En ce lendemain de fêtes nationales, on s’est demandé ce qui faisait l’unité ici à Bijapur. Un groupe de 46 garçons, parfois d’ethnies différentes, contraints de cohabiter ensemble : rien d’évident et pourtant, pas de bagarres, pas d’engueulades, au contraire une solidarité flagrante dans le respect de la hiérarchie. Puisqu’on se demandait, on leur a demandé.

Rama, Somaru, Lingam, Laxman, leur première réponse est unanime : « on ne peut pas faire autrement ! » Fatalisme ? Pas forcément : « on s’aide mutuellement, ici, à l’école (et sur le terrain, ndlr), donc on devient encore plus liés ». Plus pro-actif que fataliste donc. « On a tous connu les mêmes choses. Ça fait de nous des frères » ; on peut le croire.

Et le foot, à quoi sert-il ? Rama, l’habile meneur de jeu : « certains, calmes d’habitude, sont à fond sur le terrain. C’est marrant ». Lingam et Somaru s’accordent sur le fait qu’une action bien construite ensemble fait plaisir. D’ailleurs, puisqu’on en parle, on va y aller. « Thank you Sir! » Merci à vous les garçons.

23 juillet 2012

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 La mousson c’est la vie ! Pour beaucoup de choses, oui ; pour le football, moins. D’orages intenses en pluies drues et répétées (à l’heure de ces lignes, il pleut depuis 41 heures sans discontinuer), les nuages transpirent après la chaleur étouffante de l’été et la terre se régénère en se gorgeant d’eau fraiche. Le « terrain » se trempe, se creuse, se boue. Parfois, il tombe tant qu’on n’y voit goutte. Cela pénètre partout, les chaussures sont perpétuellement humides, faire sécher un maillot est une gageure.

Et malgré tout, les garçons demandent encore et toujours à jouer. Pour les jeunes, plus il y a d’eau plus c’est rigolo. Pour les plus âgés, il s’agit avant tout de faire du sport et de continuer à progresser, d’enfin réussir le petit trick essayé depuis une semaine. On les raisonne parfois, souvent on les laisse aller sans règles, juste pour le plaisir de tirer dans un ballon posé au milieu d’une flaque. Puis une accalmie apparait, la terre absorbe, et on recommence à jouer à quelque chose proche du football.

30 juillet 2012

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 Nous vous parlions de la mousson ; elle ne s’est pas calmée, loin s’en faut. A tel point que certains jours il n’est pas envisageable de jouer. D’autres activités prennent alors le relais.

D’abord les devoirs. Pas de foot mais double ration de travail – dur. Pourtant les garçons s’y mettent sans rechigner, à même le sol, dans leurs cahiers dévolus à la fois à l’hindi, à l’anglais, aux maths ou à la géographie.

Les échecs viennent immédiatement après. On ne saurait leur contester un loisir demandant autant de réflexion ! Certains sont de vrais experts, et gagner une partie contre un gamin de 12 ans n’est pas aussi facile qu’il y parait.

Enfin, la photo. Lorsque l’appareil est de sortie, les modèles sont au garde à vous. Jouer devant l’objectif peut les occuper pendant des heures. Les archives commencent donc à être volumineuses ; elles servent notamment à présenter un enfant, chaque jour, sur le site de l’association. D’autres photos sont également visibles sur sa page facebook. Là, le photographe est un enfant. Découvrez son travail !

6 août 2012

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 Depuis que le ciel est gris l’herbe est verte. La terre ocre et âcre a laissé place à des pâtures sucrées et succulentes – du point de vue des buffalos. Ils s’en vont donc paisiblement y paître, nouveau repère jour après jour.

Cette petite transhumance traverse nos terrains quotidiens, ce qui amuse beaucoup petits et grands. Chacun sa réaction : les plus jeunes, le matin, observent cérémonieusement les bêtes, maintenant un écart respectueux, et peut-être un peu craintif. On peut le comprendre : les longues cornes sont parfois plus grandes que les plus petits. Quant aux aînés, plus hauts que les gros bestiaux, eux font preuve de moins de respect : ça court, ça crie, et le troupeau de s’échapper bien rapidement de cette meute de fous du foot.

Et le berger ? Sourire en coin, il avance cahin-caha. Il n’émet aucune objection, juste de légères salutations. Sauf depuis quelques matins : il s’arrête… pour taper dans le ballon. Bienvenue à toi, naya khilari (« nouveau joueur ») !

13 août 2012

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 90 kilomètres de Dantewada à Bijapur péniblement parcourus en 4 heures ; 60 places de bus trimballant 150 enfants vers l’aire de jeu ; 2 jours, 48 matchs, 49 buts – des gardien(ne)s d’exceptions – 17 breloques distribuées : débutée en chiffres, l’aventure se clos* en chiffres.

Ce week-end en effet, les garçons ont accueilli les filles pour jouer Une Coupe du Monde. Il a été question de football donc, de victoires, de défaites, de récompenses et de consolations. On a dansé le soir, chacun dévoilant les chorégraphies intensément appris durant les dernières semaines. Enfin, cela a surtout été l’occasion de retrouvailles entre frères & sœurs, cousins, ou enfants d’un même village. Du football et au-delà, toujours, pour un week-end durant lequel 33 millions de dieux on veillé sur 150 orphelins, en leur offrant 2 jours de soleil en pleine période de mousson.

* L’été n’est pas terminé : nous aurons donc le plaisir de vous présenter la semaine prochaine Cédric, le nouveau coach fraichement arrivé à Bijapur et déjà prêt à prendre le relais. A bientôt !

20 août 2012

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 C’est difficile mais inéluctable : l’aventure ici touche à sa fin. Heureusement la suite est assurée avec Cédric qui, après 5 ans en Lituanie, rangera ses crampons auprès de ceux des enfants pendant 3 mois. Il nous livre ses premières impressions :

« Après 2 semaines ici, difficile de faire le tri entre toutes les émotions, la découverte de l’Inde est un moment marquant. J’ai pu enfin faire connaissance avec les enfants de Tomorrow’s Foundation, quel bonheur d’être accueilli par d’innombrables sourires ! Je découvre petit à petit la vie de l’orphelinat et ses 2 rendez-vous de football quotidiens. Les conditions sont exotiques mais les bases et la passion du jeu sont là. Les enfants sont à l’écoute et assidus – à 6h du mat’ les ballons chauffent déjà. En résumé tout est réuni pour continuer le projet dans le même esprit : apprendre, se connaître, jouer. »

Nous souhaitons à Cédric beaucoup de partage, et aux enfants énormément de bonheur. Et vous retrouvons la semaine prochaine pour un exercice de bilan et perspectives !

2012.08.27 conclusion VdS

Pour que l’aventure continue, nous avons besoin de vous ! Aidez les ballons à rouler en Inde ici :
http://www.helloasso.com/associations/a-cup-of-world/collectes/small-ball-big-kids