« Qu’est-ce qu’on peut tous pleurer pour les mêmes choses ! »

En 2014, Fabrice est directeur de l’Alliance française de Panama. Désormais en Italie, le toujours Périgourdin présente le travail des Alliances en puisant dans son parcours, sans oublier d’y verser une larme de philosophie.

C'est lui qui pilote

C’est lui qui pilote

Avril 2014, Panama. Pour la troisième fois après San Luis - et son barbu francophile - et San Salvador, une Alliance française ouvre ses portes. Celles de l’Alianza francesa de Panamá donnent sur la Maison Blanche, surnom de la bâtisse coloniale du quartier Bella Vista, dont la bibliothèque sera notre auberge pendant une semaine. Au pied des marches, Fabrice s’est libéré pour nous accueillir entre deux rendez-vous. Quatre ans plus tard, c’est depuis Turin qu’il répond au téléphone. Sans temps mort.

Il y a, en 2018, 834 Alliances françaises réparties dans 132 pays. En quoi consiste leur mission de rayonnement de la culture française ?
Je dirais surtout leur mission de dialogue des cultures au sens large, via leurs expressions artistiques. On peut recevoir un artiste américain qui va chanter en anglais, pas de souci. À Panama, j’ai fait venir Jango Edwards, un des plus grands clown américain, un type complètement taré. À l’époque il avait défoncé le plateau de Nulle Part Ailleurs avec De Caunes et Garcia ! L’Alliance a aussi été nommée acteur culturel de l’année 2016 au Panama, par exemple. Une belle récompense !

L’école de français alimente tout ça. Elle permet de former les élites locales, de les sensibiliser au dialogue culturel. Quand tu es sur place depuis plus de 70 ans, tu imagines l’histoire que tu as pu construire. Quand tu vas dans une grande ville, tu as toujours quelqu’un qui va te dire « j’ai appris le français à l’Alliance, ou j’ai vu tel artiste… » La colonne vertébrale, c’est enseignement du français, et le système nerveux, c’est la diffusion de la culture, qui donne sens aux apprentissages.

Comment les Alliances s’insèrent-elles au sein du réseau de coopération et d’action culturelle français (ambassades, instituts français, établissements scolaires, instituts de recherche, espaces volontariat…) ?
Il y a une grande redistribution des cartes dans la coopération culturelle française en ce moment. Ce sont des mots sensibles depuis cinq-six mois, un sujet chaud qui agite la presse spécialisée. Les Alliances sont des associations indépendantes localement, mais chapeautées par la Fondation Alliance française à Paris. La France, via le Ministère des Affaires étrangères, apporte son obole (7,8 M€ en 2018, en baisse de 11,3 % par rapport à 2017, ndlr). Mais la première vertu d’une Alliance est d’être indépendante au niveau économique. C’est une association qui fait de la philanthropie en gagnant de l’argent, une sorte de PME avec une action publique. À Panama, on avait un budget de 150 000 dollars par an pour le culturel. On développe l’école, on fait des levées de fonds, on rencontre des gens sympas, on monte des projets… Et puis le modele économique prend forme, les clients arrivent et hop hop hop, voilà quoi !

L’action des Alliances parvient-elles à toucher toutes les classes de la société ?
Il y a un certain public, mais ce n’est pas le seul. À Medellín, j’ai donné des bourses à plus de 400 enfants des écoles publiques. La semaine dernière, j’étais à Périgueux pour voir une expo organisée par l’université de Bretagne. Figure-toi que j’ai retrouvé un de ces gamins, dans cette université, en train d’exposer en France ! Autre exemple à Panama, on a lancé le programme Via Plural : on met les artistes dans une rue abandonnée parce que qualifiée comme mortifère. Là, on met tous les gens de Panama, un joli mélange de classes moyennes, aisées et plus défavorisées, qui vient là pour découvrir tous ces artistes, avoir un contact presque épidermique avec la création, parce que souvent les gens s’interdisent d’aller au spectacle. Et là-dessus tu rajoutes les touristes pour améliorer l’offre touristique du Panama et une mairie qui a décidé de chapeauter l’événement et maintenant de le reproduire plusieurs fois dans l’année. Tu as tout. Et moi je suis super content, c’est une belle récompense du travail effectué !

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De ton côté, quel est ton parcours entre Medellín, Panama et maintenant l’Italie ?
C’est très simple ! Je suis parti en sac à dos à Buenos Aires, j’ai découvert l’Alliance française, on m’a filé un taf, j’ai trouvé ça merveilleux et je me suis dit « c’est ça que je veux faire comme métier ! » Ensuite Mexique, puis directeur au Brésil, en Colombie, ensuite retour en France pour créer le service pédagogique de l’Alliance française de Paris. Puis je suis reparti a Panama jusqu’à août 2016, quand je suis venu en Italie pour être Délégué général de la Fondation. C’est-à-dire que je coordonne, je gère et surtout je propose un plan de développement au 36 Alliances en Italie, pour faire en sorte que les directeurs ou les présidents sortent de la logique « mon Alliance, ma place publique, mon église ». Ce qui, dans la culture italienne, est une gageure. Mais ça va, ça avance. Je voulais venir ici pour sortir d’une zone de confort qui est merveilleuse en Amérique latine. Pour me confronter à l’Europe, parce qu’il faut prôner le dialogue des cultures un peu partout en commençant par l’Europe. C’est un réseau très pauvre, mais il n’y a jamais de fatalité.

Comment se passe la vie d’expatrié perpétuel ? Tu es épargné par le mal du pays ?
Je suis de Sarlat et le Périgord me manque beaucoup. D’ailleurs je monte en ce moment une exposition itinérante pour promouvoir le Périgord et le Lot, avec des cuisiniers, des jumelages d’écoles… Il faut créer de l’émotion, la culture n’est pas un monstre à sang froid. La photo est une émotion en elle-même, mais l’histoire que tu peux raconter ou inventer autour des photos est encore plus puissante. Je ne sais plus quel philosophe disait « on ne voyage bien qu’avec des racines ». C’est-à-dire que le mieux que tu puisses offrir, ce sont tes racines en partage. C’est parce que je suis Périgourdin que je peux voyager.

Tu parviens à assouvir ta passion pour le rugby ?
Oh, tu sais… Rugby, football, les hommes continuent à faire du sport pour ne pas oublier qu’ils ont été des enfants. Tu as ceux qui attrapent la balle à la main et ceux qui jouent avec les pieds, voilà tout. Ici à Turin, j’ai mon petit troquet en face où on va voir les matchs de la Juve. Où que tu arrives, il faut tout de suite choisir un club, parce que ça te permet de rentrer dans l’histoire des gens. Et quand tu voyages, c’est pour rentrer dans l’histoire des gens, et pour te rendre compte que finalement.. Qu’est-ce qu’on peut se ressembler, qu’est-ce qu’on peut aimer les mêmes choses, qu’est-ce qu’on peut pleurer pour les mêmes choses !

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Propos recueillis par Eric Carpentier