Une Vaca à la Copa

« Ah ! Ils m’ont cravachée, les bougres, pour me faire arriver à l’heure ! 20 607 km en 105 jours ne leurs suffisaient pas, il a fallu en courir encore 1 669 en 48 heures. Bonne fille, je les ai survolés et, 13 minutes avant le coup d’envoi du Mondial, nous étions admis au Brésil. Mais ils m’ont promis du repos une fois sur place, et je compte bien l’obtenir… Les premiers mots échangés avec un routier local sont réconfortants : « soyez les bienvenus au Brésil. Et n’écoutez pas ce que disent les médias : nous sommes très heureux de vous recevoir chez nous. » Même si mes formes rappellent furieusement celles de la 3 CV de votre voisin argentin et agité ?

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Me voilà à Porto Alegre. La ville est agréable et je suis accueillie comme une reine par une famille brésilienne qui me fête. « Demain nous irons au stade ensemble » me promettent-ils, avant de m’orner des chatoyantes couleurs locales. Jaune de joie, je leur fais une petite infidélité pour descendre la ville avec le cortège bleu jusqu’au stade Beira-Rio, maison des bien-nommés Sport Club Internacional de Porto Alegre. Ce n’est pas très légal, sauf en brésilien (legal = cool), mais la foule m’entoure et me porte jusqu’aux pieds du stade, où je dois m’enfuire pour éviter une fiscalização des forces de l’ordre. C’est dommage, j’étais comme un poisson dans l’eau de ce Grand Bleu aux reflets azurs (Honduras) et marines (France). Je la retrouverai dès le lendemain cette couleur, avec un foot suivi d’un churrasco animé par les chants entonnés par la torcida tricolor… du Gremio Porto-Alegrense. Petite balle, je roule d’un match à l’autre.

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Puis d’un pays l’autre quand je suis reçue aux environs de Curitiba par un ingénieur chilien qui passa une grande partie de sa vie dans les usines de ma soeur la Citroneta. Si je mis une nuit à trouver sa Pousada Gileade, il me fallut une journée pour quitter sa quiétude, à peine perturbée par le premier coup de tonnerre de ce Mondial, l’élimination du tenant espagnol… par le Chili. Viva Chile, ma patrie d’adoption !

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São Paulo. Je n’aime pas cette agglomération tentaculaire (plus de 20 millions d’habitants, 5e rang mondial). Si on me donne à respirer l’air du pays en me garant fièrement devant les 3 brasseurs un soir de match, point de ce repos promis. Alors je le prendrai, et je ne fêterai pas la belle victoire, et ils me pousseront tard dans la nuit mes 4 passagers occasionnels maintenant plus rouges que bleus.

Et ils pensent que je les mènerai jusqu’à Rio ! Que nenni. Au péage je m’arrête définitivement, et sans remords : je sais qu’ils seront bien traités par leurs hôtes. L’un se propose de les conduire à la station de bus 70 km plus loin ; un autre de me garder le temps qu’il faudra ; un troisième les accueille avec trois lits et deux billets pour le mythique Maracanã. Je ne vous ai pas dit ? En plus de privilégier leur passion footballistique au détriment de leurs devoirs mécaniques, les deux ânes m’ont chargé d’un troisième, Ludovic, depuis Porto Alegre ! Mais je ne suis pas un animal de bât, et je rumine leur indifférence à mon égard… Pendant ce temps, eux sympathisent avec un chilien qui reconnaît le drapeau des pirates de Coquimbo (2e division), avec un salvadorien qui salue le maillot de LA Firpo (Usulutan, El Salvador), ou discutent avec Christian Karembeu…

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Il faudra toute la sympathie et l’attention de Citroën do Brasil pour me rapatrier à São Paulo, celles de 2CV Brasil pour me mettre entre les doigts du seul expert local, et celle de Motores Gigante pour m’offrir ces soins, rangée entre de magnifiques cousines anglaises ou américaines. Au calme, j’entends dehors l’immense joie consécutive aux qualifications du Brésil face au Cameroun puis au Chili (je pleure). Mes ingrats partagent la leur autour d’une feijoada organisée par une famille brésilienne à l’occasion du match de la France contre le Nigéria. Je sais qu’ils sont touchés par cette hospitalité spontannée et sincère, et je partage leur émotion. Nous reprenons la route pour Rio.

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Et je m’installe à Copacabana, devant l’écran géant dressé pour l’occasion. Eux sont réconfortés de l’élimination de la France par ceux-là même qui les ont sortis. Ils chantent pour la Colombie sans que cela ne déclenche quelque animosité. Je sers de siège à qui veut, cela me laisse quelques cicatrices mais je suis heureuse de partager ces moments avec des fous de partout. Ils dorment 3 jours durant sur la plage, au milieu des argentins venus en nombre et sans le sou – mais pas sans voix !

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C’est au sein de la communauté de Morro Azul, grâce à la belle initiative Home Sweet Favela, que nous assisterons au moment le plus fort de cette Copa : la défaite historique de l’hôte brésilien, 7-1 face à l’Allemagne décidément beaucoup trop forte. L’ambiance est profondément triste à l’issue du match : les locaux sont choqués et résignés ; la pluie s’est mise à tomber ; la ville s’endort sans un bruit, et on sent que la fête touche à sa fin…

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Heureusement, sauf pour les Brésiliens, les Argentins sont toujours là. Le peuple est immense pour la finale. Et tous les maillots de Flamengo, club le plus populaire au Brésil (« Au Brésil, si tu n’as pas de religion, tu es catholique ; si tu n’as pas de club, tu es flamenguista » est un dicton local), sont sortis : manière d’afficher son soutien à l’Allemagne, qui partage les couleurs rouge et noire de Flamengo. Moi, je joue de malice et feinte une panne pour m’installer une dernière fois devant l’écran géant posé sur la plage. Je disparais dans la foule sous l’oeil, finalement bienveillant, des policiers. Emportée par l’énergie argentine, je pleure après le but victorieux et allemand dans les derniers instants du match. Gary Lineker a encore et toujours raison : « Le football est un jeu simple : 22 hommes courent après un ballon pendant 90 minutes et, à la fin, ce sont les Allemands qui gagnent. »

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Si, pour moi, cette Coupe du Monde fut celle des déceptions sportives (éliminations successives de l’Equateur (Suisse), du Mexique (Pays-Bas), du Chili (Brésil), de la Colombie (Brésil), du Costa-Rica (Pays-Bas), du Brésil (Allemagne), de l’Argentine (Allemagne)… tous ces pays qui nous avaient si bien accueillis), j’en garderai d’abord le souvenir d’une grande et très belle fête mondiale. Jamais je n’ai été confrontée à la haine ou la violence, seulement à la fraternité. Je garde les traces de ces gens du monde entier rassemblés pour l’occasion avec, au plus, du chambrage (quelques « 7 » barrent ma carrosserie…).

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Mais le véritable final de ce Mondial, la rencontre peut-être la plus marquante, se joua quelques jours après son terme. Lorsque nous sommes montés dans la communauté de Santo Amaro, défavorisée et difficile. Là, quelques jeunes adultes ont créé un petit club, Só Cria Santo Amaro, qui chaque jour met les enfants sur le terrain plutôt que dans la rue (les escaliers). Régulièrement ils animent leur quartier ou s’organisent pour un ramassage d’ordures collectif. Ils sont heureux d’être ensemble et, par le foot, d’améliorer le quotidien de la communauté. Quand les lumières sont rallumées, ils sont toujours là. C’est grâce à eux que le foot est ce qu’il est : le roi des jeux.

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Quant à moi, Vaca épuisée mais heureuse, je tiens à remercier très sincérement vous tous qui m’avaient faite reine d’un jour. Vous tous qui vous êtes passés la petite balle que je suis jusqu’au pays du futbol. Je vous promets de vous raconter tout cela bientôt. Mais d’abord, laissez-moi me reposer un peu au Chili.

A bientôt ! »

En Inde aussi le foot ne s’arrête pas avec la fin du Mondial. Mais pour cela, ils ont besoin de vous !